Jacques PIMPANEAU : Lettre à une jeune fille qui voudrait partir en Chine

Article non sponsorisé

PIMPANEAU Jacques, (1990) 2006, Lettre à une jeune fille qui voudrait partir en Chine, Editions Philippe Picquier, Collection Picquier Poche, Arles, 138 pages.


Editorial : Poussière de souvenirs et chaussons chinois

Sumi-e (encre de Chine) de LE Xiao Long représentant un portrait de jeune femme.

Petit, très petit, minuscule, dérisoire ! Plus j’approchais cette porte plus j’étais sans espoir.

« N’aies crainte, me dit-elle, ne sois pas complexé. Ouvre grand tes oreilles et tu seras surpris par le nombre d’inepties que peuvent débiter ces géants que tu penses maintenant être ici. »

Passager clandestin, le moindre recoin était chargé d’Histoire et l’air apprêté de tout ce Savoir.

Les brins de soleil tombaient en ses reins, mon passeur n’était autre que mon âme plus que sœur.

(Ci-contre : portrait – Sumi-e de LE Xiao Long 樂小龍 – 14 février 2013.)

Arrêtons ici la rêverie ! Il s’agit d’un moment fondateur, le jour où Marie m’a demandé de la rejoindre à l’Université pour assister à un cours de Littérature. Ce jour là, mon complexe d’illettré ou plutôt « d’alettrisme » m’a définitivement quitté.

Plus tard, en maîtrise de Chinois, elle me parlait souvent d’un de ses professeurs quelque peu excentrique. Elle l’appréciait pour son érudition et son non-conformisme. Il s’agissait de Jacques PIMPANEAU, l’auteur du livre que nous allons découvrir.

Je ne pense pas me tromper en affirmant que Jacques PIMPANEAU est, au même titre que MIZUBAYASHI Akira, un funambule dont le fil est tendu entre deux civilisations et peut-être même entre deux temporalités. (Cf. Akira MIZUBAYASHI – Petit éloge de l’errance).

Avant de lire ses ouvrages, j’ai donc connu ses facéties que Marie adorait me conter en revenant des Langues’O. Elle me plongeait dans le secret des Dieux par la petite porte bien sympathique de certains rituels : les chaussons chinois époussetés en plein amphi et la fameuse chanson, une comptine en Anglais ou en Allemand – je ne m’en souviens plus – qui parlait d’un petit doigt et qui signifiait dès la chanson terminée la fin du partiel et la remise immédiate des copies. Elle me contait aussi la passion de ce Professeur atypique pour le théâtre d’ombre et les marionnettes venues d’Orient. Elle me rapportait ses conseils concernant l’apprentissage d’instruments de musique chinois d’un autre temps, d’un autre espace sonore, auprès de ses étudiants quelque peu médusés.

Lorsque Marie m’invita de nouveau à la rejoindre à l’Université, je ne savais pas qu’elle avait décidé de dire au revoir à ce Professeur avant notre départ futur à Taïwan. La rencontre fut rapide mais les mots échangés m’ont suffi à relever beaucoup de gentillesse et de sincérité de la part de cet homme dont j’évitai de regarder les pieds. Portait-il les fameux chaussons chinois ? Il semblait accessible et si lointain. Etrange impression que cet instant fugace où j’étais heureux et impressionné de rencontrer l’auteur d’un des livres qui traînaient dans notre appartement.

Lettre à une jeune fille qui voudrait partir en Chine

L’ouvrage que nous allons découvrir n’est pas le plus aisé à décrire. S’il existe des rayons stylistiques dans lesquels ranger chaque écrit, le plus habile des bibliothécaires sera mis à l’épreuve.

Prenons l’auteur au pied de la Lettre et essayons l’étagère réservée aux œuvres épistolaires. Une fois déposé près des deux tomes du Journal de voyage d’Alexandra DAVID-NEEL, cet OVNI professoral cherchera à atteindre le rayon où trônent Charles BAUDELAIRE et Federico GARCIA LORCA. Puis, il reprendra sa course, s’arrêtera un instant devant des manuels de langue et s’envolera vers un horizon plus lointain, plus ancien, plus asiatique, plus chinois. N’essayons pas de l’étiqueter, laissons le agir en toute liberté.

Surtout, lecteurs, n’allez pas ébruiter aux chastes oreilles du puritanisme ambiant l’existence de cette Lettre à une jeune fille qui voudrait partir en Chine ! Procurez-vous le, lisez-le, savourez-le et emmurez-le afin qu’il échappe aux futurs brasiers de l’Eveillisme dont j’ai traité dans l’éditorial intitulé « Du choix d’un livre » .

MIZUBAYASHI Akira dans « Petit éloge de l’errance » fait souvent référence à l’alcool comme briseur de non-dits dans la société nipponne. Nous pouvons en dire de même de la poésie. Elle est redoutée, elle enivre et libère la parole. Ce n’est pas par hasard que des poètes tombent sous les balles ou pourrissent en prison (Cf. « Ecoutez ce silence » à propos de Tiananmen et de LIU Xiaobo). Un petit poème sans prétention que j’ai écrit et intitulé « Sentiment d’insécurité » illustre bien le rôle parfois dérangeant de la poésie.

A qui s’adresse ce livre ?

Ecrit en 1990, cet ouvrage est une bouffée d’air frais pour les lecteurs de 2021 et il le restera pour les générations futures. Un vent de liberté parcourt les pages à chaque instant.

Si vous étudiez le Chinois à l’Université, je vous conseille vivement sa lecture. Il vous changera des manuels de langue rigides à en mourir et vous emportera vers d’autres rivages plus anciens, plus poétiques. Il vous tirera vers le haut, mais aussi sur les côtés et en arrière ; pour résumer, il vous bousculera.

Ne vous privez pas d’un apport d’oxygène digne des Feng Liu 風流 qui ne se souciaient guère des conventions établies.

Description du contenu

Fidèle à ma ligne éditoriale, celles qui suivent ne sont pas un résumé de la Lettre de Jacques PIMPANEAU mais une description qui, je le souhaite, vous donnera envie de le lire.

Ce livre se compose de trois parties inégales, un début, un milieu et une fin. Non titrées, ces dernières forment un tout qui nous invite à découvrir la Chine à travers ses histoires, ses fables, sa sagesse et essentiellement ses poèmes datant de la dynastie Tang (VIIe – Xe siècle).

La première partie de cet ouvrage est, à mon avis, une initiation à la sagesse et à la vie. Attention, la bienséance est malmenée et l’humour parfois corrosif sera un régal pour les personnes éprises de liberté. Cette première partie devrait être lue par tous les étudiants quelques soient leurs disciplines.

Dans la seconde partie, Jacques PIMPANEAU nous initie à la traduction des poèmes en Chinois Classique. Le Chinois Classique se différencie du Chinois actuel par sa concision, sa prédominance monosyllabique, l’utilisation de certains « mots vides » et son ambiguïté qui rend la traduction parfois hasardeuse.

A l’aide de dix-neuf poèmes classiques, l’auteur nous démontre l’importance de la connaissance du contexte historique, de la géographie, de la cartographie, de la toponymie etc. Au début de chaque étude, le poème est écrit en Chinois Traditionnel suivi de la transcription en pinyin et d’une traduction mot à mot en Français.

Les caractères chinois rencontrés dans le poème sont ensuite expliqués et le plus souvent comparés à leurs évolutions actuelles. S’ils soulèvent un point de grammaire, ce dernier n’est pas escamoté mais expliqué simplement. Si un terme classique n’a plus rien à voir avec la sémantique moderne, l’auteur le signale et en donne avec précision le sens ancien.

Nous ne sommes pas face à un manuel de langue ordinaire. Le ton de cet écrit nous offre une proximité avec l’auteur qui semble nous chuchoter ses conseils amicaux au creux de l’oreille. Nous sommes constamment invités à réfléchir sur une traduction possible en évitant les écueils.

Après les explications, viennent des traductions du même poème proposés par différents auteurs. Il arrive qu’après des traductions en Français, un poème soit aussi présenté en langue anglaise. La juxtaposition de ces multiples versions permet au lecteur de les apprécier tout en les comparant. En effet, grâce aux conseils donnés en amont, il est loisible de repérer les failles dans lesquelles certains traducteurs sont tombés. C’est un exercice très formateur.

Un étudiant qui commence l’apprentissage du Chinois Classique, ne devrait pas passer à côté de ce livre qui à aucun moment ne le prend pour un imbécile ou un attardé mental.

Le livre s’achève rapidement sur deux pages qui terminent cette Lettre à une jeune fille qui voudrait partir en Chine. L’auteur y prodigue ses derniers conseils sur une éventuelle poursuite de l’étude des Classiques chinois.

Ce livre est-il accessible à d’autres personnes qu’aux étudiants de langue chinoise ? Il l’est pour la première partie de l’ouvrage. Quant à la seconde, la plus importante, sur les poèmes et leurs traductions, les amoureux de poésies trouveront de quoi réfléchir sur la difficulté de retranscrire une émotion en changeant de langue.

Aborder la Chine par le biais de cette Lettre à une jeune fille qui voudrait partir en Chine de Jacques PIMPANEAU ne sera pas du temps perdu car il fourmille d’informations précieuses pour peu que nous nous intéressions à l’Empire du Milieu.

Patrick LE CHEVOIR

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