LU Wenfu : Vie et passion d’un gastronome chinois

Article non sponsorisé

LU Wenfu, (1982) 1996, Vie et passion d’un gastronome chinois, Editions Philippe Picquier, Collection UNESCO d’œuvres représentatives série chinoise, Arles, 188 pages.

Editorial : En buvant de l’eau, penser à la source !

« En buvant de l’eau, penser à la source ! » , 飲水思源 (yǐn shuǐ sī yuán), est un proverbe chinois qui invite à se montrer reconnaissant.

Nous vivons une période où le copier-coller prévaut malheureusement sur ce proverbe venu d’un ailleurs empli de sagesse. La reconnaissance reléguée à de rares guillemets traîne çà et là ; et tout un chacun s’exprime négligeant de préciser la genèse d’une idée. La vouloir sienne, briller en société ! L’ermite que je suis est heureux d’être sans éclat.

Je me souviens d’une visite improvisée lors d’un séminaire à l’E.H.ES.S. pensant y rencontrer mon directeur de recherche François SIGAUT. Légèrement en retard, je trouvai une chaise et écoutais un autre professeur, Françoise SABBAN spécialiste de la Chine et de l’alimentation. Je fus fort surpris et heureux de m’apercevoir que mon D.E.A. sur les marchands ambulants de l’Empire du Milieu lui servait de trame pour une partie de son cours. Etant là à l’improviste, le Professeur dû présenter sa source en me désignant vers la fin de son séminaire.

« Très bon travail… mais… plus historique qu’ethnologique ! »

Ce petit pique m’avait amusé, j’attendais d’y répondre. Historique, ethnologique, économique, politique, juridique, ce travail embrassait effectivement plus d’un domaine, un ethnologue se devant d’établir des ponts entre les autres disciplines. Ma réponse fut plus ciblée…

« On ne peut prétendre comprendre l’alimentation en Chine si l’on ne s’intéresse qu’aux vivants ! Il faut ouvrir la recherche aux morts, aux fantômes et aux divinités, tous ces mondes parallèles qui se nourrissent et sont alimentés. »

La diplomatie n’est pas ma tasse de thé !

Vie et passion d’un gastronome chinois

Préface de Françoise SABBAN

Ce roman de LU Wenfu est préfacé par Françoise SABBAN. Autant le titre de cette préface « Avant goût » est très bien choisi, autant après lecture, l’arrière goût provient certainement de la longueur. Peut-être y trouverez-vous de quoi vous sustenter, pour ma part, je suis resté sur ma faim.

Premier chapitre : 8 pages où tout est joué

« Vie et passion d’un gastronome chinois » ; un tel titre nous assure que la gastronomie sera au rendez-vous au fil des pages de ce roman. Oui mais ! Ce livre traduit du Chinois vers le Français s’adresse donc à un public français voire francophone qui n’a peut-être pas toutes les clefs pour en saisir les subtilités et les références. Loin de moi l’idée de me moquer des personnes qui ne connaissent pas l’Histoire récente ou ancienne de la Chine. Voici quelques points qui, je l’espère, vous feront apprécier pleinement ce roman.

Dès le premier chapitre, l’un des personnages est campé : il s’agit de ZHU Ziye. Selon le narrateur qui le déteste, il s’agit d’un goinfre devenu gastronome.

Intéressons-nous au temps et à l’espace. Nous apprenons dès les premières pages que le père de ZHU Ziye tenait une agence immobilière à Shanghai avant que la guerre n’éclate contre l’envahisseur japonais. Nous avons déjà rencontré cette période de l’expansionnisme nippon lors de la présentation de l’ouvrage de MIZUBAYASHI Akira intitulé Petit éloge de l’errance.

Ce qui est évident pour un Chinois, ne l’est peut-être pas pour un Français. Shanghai est la ville portuaire où les Japonais ont débarqué l’été 1937 et ont rencontré une résistance qu’ils avaient sous-estimée de la part des troupes de Chang Kaï-chek qui se réfugièrent à Nankin par la suite. Et à Nankin, le 13 décembre 1937, la machine infernale d’un massacre systématique se mit en marche sous les ordres de l’armée japonaise.

Ne cherchez pas dans les pages de ce roman de LU Wenfu les termes de guerre sino-japonaise, l’auteur utilise une autre expression qui désigne la même guerre : la guerre de Résistance.

Les ennemis endogènes deviennent amis lorsqu’un nouvel ennemi est exogène. Les Nationalistes et les Communistes luttèrent donc ensemble contre l’envahisseur étranger. Et lorsque la guerre sino-japonaise fut terminée, les Communistes et les Nationalistes reprirent leur guerre interne qui aboutit à l’exile du gouvernement chinois sur l’île de Taïwan et la prise de pouvoir par MAO Zedong sur le continent.

Je vous conseille vivement la lecture de l’article intitulé « Du Larousse Manuel Illustré de 1962 à la loi de sécurité nationale imposée par Pékin à Hong Kong en 2020 » où vous comprendrez l’importance de l’existence des deux Chine, l’une continentale, l’autre insulaire.

Revenons donc au roman. A la lecture des 8 premières pages, nous apprenons que ZHU Ziye devient orphelin pendant la guerre sino-japonaise et qu’à la fin de cette guerre, le narrateur, GAO Xiaoting, vient s’installer avec sa mère chez le goinfre qu’il déteste. ZHU Ziye habite alors non loin de Shanghai, un petit peu plus à l’Ouest, dans la ville de Suzhou (蘇州市).GAO Xiaoting nous donne une indication sur l’âge de son hôte, approximativement une trentaine d’année.

La guerre sino-japonaise se terminant en 1945, nous pouvons donc en déduire que ZHU Ziye est né aux alentours de 1910-1915, soit à un tournant historique de la Chine : la Révolution de 1911 qui signe la fin de la Dynastie Qing (1644-1911). Notons au passage que la Dynastie Qing n’est pas une Dynastie Han mais Mandchoue, les Han étant grandement majoritaires en Chine, nous pouvons donc en déduire qu’une minorité avait imposé leurs Fils du Ciel aux Chinois au cours de presque 4 siècles. Nous insistons sur ce fait car l’apparition en 1932 du Mandchoukouo, un Etat soit disant indépendant en réalité construit de toutes pièces sur le sol chinois par l’Empire japonais, n’est pas le fruit du hasard. Utiliser l’ennemi de son ennemi est un principe qui fonctionne à merveille lorsque la fibre ethnique y joue un rôle.

Dès ce premier chapitre, nous pouvons donc en déduire que ZHU Ziye et le narrateur sont nés à une époque où l’Histoire de la Chine s’emballera et subira l’une des cassures des plus importantes avec le passé et contre le passé. Ne nous étonnons donc pas du vocabulaire utilisé par GAO Xiaoting pour présenter ZHU Ziye ni de l’insistance des détails vestimentaires : un capitaliste qui porte des robes qui habite une demeure de type occidentale. Nous apprenons dès le départ que l’opposition entre GAO et ZHU sera une opposition idéologique entre un passé que le Maoïsme persécutera et un présent qu’il faudra inventer.

L’histoire qui nous sera contée se déroulera à Suzhou qui n’est pas une ville comme les autres d’un point de vue gastronomique et physique. Il s’agit de la fameuse Venise chinoise dont il est question dans le poème de ZHANG Ji (VIIIe siècle) « Nuit sous le pont aux érables » (楓橋夜泊) (Cf. Lettre à une jeune fille qui voudrait partir en Chine de Jacques PIMPANEAU – pp. 65-70).

En à peine huit pages, le décor et les personnages s’imposent et nous n’avons qu’une seule envie : connaître la suite de l’histoire.

Une œuvre à découvrir, à lire et à relire

Je ne peux prétendre donner toutes les clefs pour apprécier ce roman traduit du Chinois vers le Français. Si LU Wenfu utilise la trame de la gastronomie, ce n’est pas par hasard. Lui-même était un fin gourmet mais s’il avait été un fou de thé ou un fou de calligraphie, l’ossature du roman aurait pris le Gongfu Cha (Cérémonie du thé) ou les Cinq Trésors (Calligraphie) comme support. Le disciple écervelé regarde le doigt du Maître qui lui montre la Lune !

Suzhou, la ville qui va subir les transformations du communisme pendant toutes les pages du roman, n’est pas une ville choisie aléatoirement. L’auteur y a vécu et y mourra d’ailleurs en 2005. La réputation culinaire de cette ville déborde largement les canaux qui la sillonnent, elle est connue dans toute la Chine.

Sur Internet, les articles sur LU Wenfu sont rares et peu intéressants. Il en existe un en Anglais qui sort de la masse et que je vous conseille fortement de lire. Il s’agit d’un écrit concis qui retrace la biographie de LU Wenfu sur le site peoplepill.com. 飲水思源…

A la lecture de cet article en anglais, il est frappant de constater les similitudes entre le destin de l’auteur et celui de son personnage GAO Xiaoting qui n’est autre que le narrateur du roman. Les dates sont rarissimes dans Vie et passion d’un gastronome chinois et nous devons les deviner en fonction des événements politiques qui agitèrent la Chine maoïste. Mais si l’auteur date la fin de son roman par « Août-septembre 1982 » , il souligne l’importance de l’époque où il est possible d’écrire un tel livre. L’ère de DENG Xiaoping n’est pas celle de MAO. En 1982 personne ne pouvait prévoir les événements de Tiananmen de 1989 !

Ne vous attendez pas à une critique de la société chinoise et du communisme à gorge déployée ! Chat échaudé craint l’eau froide ! L’auteur, à l’instar de son personnage GAO Xiaoting, a connu et subi les différentes étapes du communisme sous MAO Zedong. Il sait pertinemment qu’une situation peut se retourner en très peu de temps. Il a appris, puisqu’il l’a vécu, qu’écrire n’est pas un droit en République Populaire de Chine. Un auteur, un intellectuel peut du jour au lendemain se retrouver dans une usine ou dans un champ dans le meilleur des cas.

Alors, tel un grand cuisinier qui distribue le sel sans jamais trop en mettre dans ses plats, LU Wenfu agrémente son récit par de petites touches historiques sans que celles-ci s’imposent. Il nous parle des Années Noires et des habitants de Suzhou qui connaissent la faim. Le lecteur qui ignore les effets du Grand Bond en Avant, cette campagne lancée par MAO Zedong, ne peut comprendre que le terme de « faim » désigne une famine qui a certainement tué l’équivalent actuel de la population française ! Oui… Ils connurent la faim par millions… avant d’en mourir !

En lisant Vie et passion d’un gastronome chinois, évitons de regarder le doigt et soyons à la cherche de la Lune afin d’honorez la mémoire de l’auteur mort en 2005 à Suzhou.

Je vous livre maintenant mon ressenti : à chaque page j’ai éprouvé comme un malaise, une nausée non parce que LU Wenfu écrivait mal ou était rebutant mais en raison des pincées de sel qui me murmuraient à l’oreille la tragédie du peuple chinois. Ce livre m’a ému. Je vous invite à le découvrir ou à le relire tout en pensant au satellite qui abrite le Lapin muni d’un mortier, ce solitaire sélénique de la mythologie chinoise.

Patrick LE CHEVOIR

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