Claudius MADROLLE et retour à Haïnan

Claudius Madrolle et retour à Haïnan

Nous nous intéresserons à Claudius MADROLLE à travers les premières pages de son ouvrage « Hai-nan et la côte continentale voisine ». Ce deuxième chapitre fait suite au premier intitulé « Destination Haïnan pour étudiants en vacances » .

Référence bibliographique

LE CHEVOIR Patrick, 2022, Claudius MADROLLE et retour à Haïnan, in livresquejaime.fr


Auteur

LE CHEVOIR Patrick (1964)

Domaines

Conseils et outils pour étudiants

Chine – Histoire


Article non sponsorisé

Année 2022

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Chapitre II

Claudius MADROLLE et retour à Haïnan

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Claudius MADROLLE sous la loupe du chercheur

Le travail du chercheur est assez proche de celui d’un policier qui mène une enquête. Le moindre indice peut être exploité.

A peine nous penchons-nous sur l’ouvrage « Hai-nan et la côte continentale voisine » numérisé par la BNF que les premières pages non paginées (non numérotées) nous dévoilent des éléments susceptibles de nous intéresser.

Le but de cet article est non seulement de présenter un explorateur français, Claudius MADROLLE (1870-1949) et son livre sur Haïnan, mais aussi dédramatiser le monde de la recherche pour les étudiants.

Quatre caractères chinois collés à côté du titre

Caractères chinois écrits à côté du titre de l'ouvrage de Claudius MADROLLE : 雷瓊道談 - Hai-nan et la côte continentale voisine
雷瓊道談 – Hai-nan et la côte continentale voisine – Claudius MADROLLE – Source gallica.bnf.fr.

Ces quatre caractères chinois traditionnels ont été écrits à la main. Il semblerait qu’il s’agisse d’un morceau de papier collé et donc rajouté à même la page où figure le titre en français.

Le deuxième caractère me posait problème, je n’arrivais pas à l’identifier. Alors je suis parti sur une fausse piste, pensant qu’il s’agissait peut-être d’un proverbe ou d’une expression en quatre caractères dont les Chinois sont si friands : les fameux Chengyu. Après avoir feuilleté trois dictionnaires, rien !

Chengyu : les expressions en 4 caractères


Il existe un petit dictionnaire bien sympathique en chinois simplifié édité à Pékin qui pourrait vous être utile :

PAN Weigui 潘维桂 [潘維桂], 2011 (2000), 汉英汉语成语用法词典 [漢英漢語成語用法詞典]- A Chinese-English Dictionary of Chinese Idioms – 华语教学出版社 [華語教學出版社] – Sinolingua – 北京 – Beijing [Pékin], 56 et 1059 pages.

En réalité, les quatre caractères collés sont le titre traduit en chinois. Plus précisément, il s’agit du titre chinois de l’ouvrage en Français. Voici un petit montage photo reproduisant les caractères manuscrits originaux mis côte à côte des caractères traditionnels (à gauche) et en simplifié (à droite).

雷瓊道談 - Titre chinois du livre de Claudius Madrolle "Hai-nan et la côte continentale voisine".
雷瓊道談 – Titre chinois du livre de Claudius MADROLLE « Hai-nan et la côte continentale voisine ».

J’ai entouré en rouge le deuxième caractère car je ne suis pas satisfait de ma recherche. Je n’ai pas réussi à déterminer s’il s’agissait d’une ancienne graphie, d’un caractère tombé en désuétude ou tout simplement d’une erreur de trait. Bien que les internautes chinois s’accordent sur le fait que ce caractère s’écrive 瓊 en traditionnel et 琼 en simplifié, je préfère signaler ce détail.

De la traduction du titre chinois 雷瓊道談

Ce titre 雷瓊道談 est une véritable aubaine car il nous permet d’aborder plusieurs difficultés récurrentes liées aux recherches sur la Chine et son Histoire.

La traduction du titre vers le français

Nous pourrions traduire ainsi le titre chinois vers le français : « Propos sur le cercle de Lei-Qiong » ; mais ici, j’utilise un anachronisme car la transcription pinyin de la République Populaire de Chine n’existait pas encore du temps de Claudius MADROLLE.

Afin de respecter le siècle de Claudius, nous devrions utiliser la traduction suivante « Propos sur le cercle de Lei-k’ioung tao« . Nous pourrions même pousser jusqu’au respect de l’auteur et de son ouvrage en proposant les versions suivantes : « Propos sur la lieutenance de Lei-k’ioung, tao » ou encore « Propos sur l’inspection de Lei-k’ioung, tao« 

En me prêtant à ce jeu avec vous, chers étudiants et lecteurs, je souhaite simplement souligner l’embarras inhérents aux différentes transcriptions occidentales. Dans le chapitre I de « Taïwan et ses noms à travers l’Histoire » , j’aborde cette notion dans la partie intitulée « De la notion de transcription de l’écriture chinoise » .

Ne perdons pas de vue que le titre avec lequel nous folâtrons est un ajout manuscrit et collé dont nous ignorons le véritable auteur. Sommes-nous en présence de caractères chinois écrits par Claudius MADROLLE ? Nous n’en savons rien pour l’instant et nous n’émettrons une hypothèque que lorsque nous nous pencherons sur le tirage de ce livre au chapitre III, c’est-à-dire sur le nombre d’exemplaires imprimés.

La signification du titre chinois

Maintenant que nous avons la traduction « Propos sur le cercle de Lei-k’ioung tao » et que notre curiosité a été piquée, comparons cette version au titre français :

Propos sur le cercle de

Lei-k’ioung tao

versus

Hai-nan et la côte

continentale voisine

Bien que le titre chinois 雷瓊道談 (Propos sur le cercle de Lei-k’ioung tao) ne comporte pas le nom de l’île de Haïnan, 海南, il ne trahit pas pour autant le titre français « Hai-nan et la côte continentale voisine » . En réalité, le terme 道, tao (dao en pinyin) est une division administrative que les Français du XIXème siècle traduisaient par « cercle« .

Nous nous servirons d’un extrait tiré de l’ouvrage datant de 1867 du Marquis de COURCY (1827-1908) intitulé « L’Empire du Milieu » afin de comprendre à quoi correspond un « cercle » .

« Les Tao (ou cercles) constituent des réunions de plusieurs départements nécessitées par les conditions particulières où se trouvent certaines parties de l’empire. Ils sont administrés par des fonctionnaires appelés Tao-taï (intendants de cercle) dont les pouvoirs, à la fois civiles, politiques et militaires, représentent, dans le cercle, soumis à leur juridiction, la pleine autorité du gouverneur de la province. Toutefois, ils paraissent plus spécialement chargés de la collection des impôts et de la perception des douanes. » [COURCY Marie-René Roussel de (Marquis de) 1867 : 32]

COURCY Marie-René Roussel de (1827-1908)

Claudius MADROLLE nous explique effectivement que « […] la péninsule [du Lei-tcheou, fou] d’une part, et l’île voisine de l’autre [Haïnan], formant des préfectures spéciales, furent comprises dans une nouvelle lieutenance ou inspection, tao, qui prit le nom initial de chacune des deux préfectures : Lei-k’ioung Tao. » [MADROLLE Claudius 1900 : 83]

Situer Lei-tcheou et K’ioung-tcheou sur une carte chinoise

Pour situer les deux villes dont les initiales donnent le nom de la division administrative (tao 道) nommée 雷瓊道 (Lei-k’ioung tao), nous choisissons d’exposer un extrait de carte chinoise de 1888.

Ce choix s’explique par la stabilité des caractères chinois contrairement aux transcriptions temporellement instables des transcriptions occidentales. Une fois que nous aurons repéré la ville de Lei-tcheou 雷州 (léizhōu en pinyin) et de K’ioung-tcheou 瓊州 (qióngzhōu en pinyin) sur une carte de l’Empire du Milieu, il nous sera loisible de les retrouver sur des cartes occidentales malgré les différentes transcriptions.

La première ville Lei-tcheou 雷州 est située sur la péninsule de Lei-tcheou 雷州半島 selon la transcription utilisée par Claudius MADROLLE. Il s’agit de la presqu’île de Leizhou située au Nord de l’île de Haïnan.

Attention, il s’agit d’une carte de 1888, les caractères chinois sont donc en traditionnel et ils se lisent soit de haut en bas, soit de droite à gauche. Sur la péninsule, la ville de Lei-tcheou 雷州 est donc écrite de la manière suivante sur la carte : 州雷. Elle est signalée par un cercle dans un autre.

Extrait de la carte intitulée 亞細亞東部輿地圖 – Ya xi ya dong bu yu di tu – 1888 – Côte Nord de l’île de Haïnan et péninsule du Lei-tcheou, fou – Éditeur 鴻文局 – Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE AA-2062 – Source gallica.bnf.fr

Quant à K’ioung-tcheou 瓊州, écrite de droite à gauche 州瓊, nous la trouvons facilement au Nord de l’île de Haïnan.

Le cercle de Lei-k’ioung tao réunie donc l’île de Haïnan et la péninsule de Lei-tcheou.

Quelques cartes occidentales sur Haïnan et le cercle de Lei-tcheou

Le cercle de Lei-k’ioung tao réunit donc l’île de Haïnan et la péninsule de Lei-tcheou. Maintenant que nous savons situer les deux villes qui nous intéressent, regardons de plus près les différentes graphies attribuées par les occidentaux.

La carte de l’Atlas des colonies françaises de 1902

Deux petites années séparent la parution de « Hai-nan et la côte continentale voisine » de celle de cette carte et pourtant à auteur différent, graphies différentes.

Ici nous trouvons la presqu’île de Loueï-Tchéou et les villes de Loueï-Tchéou et de Kiong-Tchéou.

Claudius MADROLLE insiste sur les différentes graphies ; ainsi son chapitre IV qui traite de la presqu’île de Leizhou 雷州半島 s’intitule : « La péninsule du Lei-tcheou (Loui-tcheou, ou Louei-tsiou) » . Cette diversité de noms n’épargne pas l’île de Haïnan, comme le précise Claudius MADROLLE tout au long de son ouvrage : Caynam, Aynam, Ahynam, l’Isle de Hainam, l’Isle d’Haynam, Hai-na, Hainqn, Haïnan etc.

Carte de Hai-nan et de la péninsule de Lei-tcheou - Loueï-Tchéou et Kiong-Tchéou.
Haïnan 海南 et la presqu’île de Leizhou 雷州半島 – Extrait de la carte de l’Atlas des colonies françaises : 27 planches de cartes, texte explicatif, index alphabétique / dressé par ordre du Ministère des Colonies par Paul Pelet – Carte n° 20 – Armand COLLIN et Cie éditeurs, page

Une carte du Bureau topographique des Troupes de l’Indochine

Carte de Haïnan, division administrative.
Carte intitulée « Haïnan 海南 – Division administrative » – Bureau topographique des Troupes de l’Indochine (Hanoï) – Armée française – février 1898.

Cette carte de l’armée française provenant du Bureau topographique des Troupes de l’Indochine illustre parfaitement la difficulté des occidentaux à fixer l’orthographe des noms chinois. Ici, nous retrouvons la presqu’île la ville de Lei Tcheou 雷州 et c’est au tour de la ville du nord de Haïnan 海南 de prendre une autre graphie : Kieng Tcheou 瓊州.

La presqu'île de Leizhou et la côte Nord de Haïnan.
Extrait de la carte intitulée « Haïnan 海南 – Division administrative » montrant la presqu’île de Leizhou 雷州半島 et la côte Nord de Haïnan – Bureau topographique des Troupes de l’Indochine (Hanoï) – Armée française – février 1898.

Nous insistons autant sur les multiples orthographes et diverses transcriptions car l’étudiant et l’érudit qui souhaitent se plonger dans les pages d’un autre temps y seront toujours confrontées. La ROC (Reconnaissance Optique de Caractères) nous permet de gagner un temps précieux mais encore faut-il bien saisir les bons termes et ne pas négliger les différentes graphies.

Cette carte de l’armée nous montre à quel point nous devons être vigilants quant aux indices. Dans l’encart en haut à gauche où se situe le titre, nous retrouvons notre cercle du départ mais avec une légère interprétation : « Cercle de Kieng-Lei-Tao« . Les initiales des noms des deux villes qui ont donné leur premier caractère à cette division administrative (道) ont été inversées ! S’agit-il d’une erreur ? Les Chinois de 1898 utilisaient-ils aussi bien 雷瓊道 que 瓊雷道 pour désigner ce cercle réunissant l’île et la presqu’île ?

Extrait de la carte intitulée « Haïnan 海南 – Division administrative » – Encart du titre désignant le cercle de Kieng-Lei-Tao 瓊雷道 à la place de Lei-Keng Tao 雷瓊道  – Bureau topographique des Troupes de l’Indochine (Hanoï) – Armée française – février 1898.

Le piège de la stabilité chinoise

Méfions-nous du leurre de l’immuabilité qui frapperait la Chine depuis les dynasties mythiques jusqu’à la dernière dynastie Qing 清 voire jusqu’à nos jours. Ni ce vaste Empire, ni les Chinois n’échappent à la règle. Comme toutes autres sociétés, la Chine est vivante et la vie est synonyme de changements.

Les transcriptions occidentales versus les langues chinoises

Nous soulignons souvent la difficulté liée aux différentes transcriptions occidentales pour reproduire les sons de la langue chinoise. L’étudiant confronté à un texte français ou anglais se sentira frustré lorsqu’il n’arrivera pas à identifier un terme chinois retranscrit alors que cet écrit est important pour ses recherches. La difficulté est l’un des charmes de la recherche.

Lorsque j’ai traduit de l’anglais vers le français le texte de J. NACKEN « Les cris des marchands ambulants dans les rues de Hong-Kong » pour la première fois en 1998, je fus confronté à des termes retranscrits impossibles à traduire. Je vous invite à lire la note de bas de page numéro 10¾ située sous le texte de J. NACKEN à propos d’un terme en chinois. N’hésitez pas non plus à lire la note de bas de page numéro 13 où je remercie le Professeur KUO Naichen 郭乃禎 du Centre de Langues de Dong Hwa Daxue (NDHU) de Zhixue à Taïwan de m’avoir aidé à traduire un vieux terme anglais en passant par le chinois !

DENNYS Nicholas Belfield (1839-1900)

En prenant pour exemple l’ouvrage de Nicholas Belfield DENNYS, nous mettons en lumière une des sources liées aux différentes transcriptions occidentales : le nombre impressionnant de langues chinoises vernaculaires et autres dialectes ! Il est donc inutile de rechercher la stabilité au sein même de la langue chinoise parlée. Qu’en est-il de la langue écrite ?

Langue chinoise écrite source de stabilité ?

Le livre de Claudius MADROLLE sur lequel nous réfléchissons ne comporte aucun caractère chinois à l’exception des caractères du titre en chinois, qui rappelons-le, ont été rajoutés et collés. L’auteur a donc utilisé différentes transcriptions pour nous faire parvenir les sons des multiples langues chinoises.

A la fin de l’ouvrage, des pages 112 à 115, nous attendent le « Lexique géographique des noms de lieux du Lei-K’ioung Tao » . En sous-titre, il est précisé « Avec le ton et l’aspiration dans le dialecte de Pe-king – La traduction a été faite en langue Cantonaise et dans le parler Hok-lo. » (Mis en gras par nous-même pour le titre et le sous-titre).

Malgré l’absence de caractères chinois, Claudius MADROLLE nous a légué un petit outil bien sympathique par le biais de ce lexique. Par contre, il est indéniable que la présence de caractères chinois aurait été d’une grande utilité au fil des pages de cet ouvrage. En effet, les caractères fixent mieux un concept que n’importe quelle transcription. Mais attention, cette notion de fixité n’est qu’un leurre même si le caractère semble plus pérenne de par sa morphologie.

Les concepts chinois et l’illusion de l’immuabilité de l’écriture

Comment ne pas être ébloui par la stabilité de l’écriture chinoise ? Elle semble défier les siècles et les millénaires ! Défions-nous encore une fois de cette tentation de fixité car un caractère chinois n’est qu’un squelette qui ne prend chair qu’en fonction de son époque.

L’exemple du terme 道 au cours des siècles et des administrations

Prenons le terme 道 Tao (dao en pinyin) que nous avons trouvé lorsque nous nous sommes intéressés à la presqu’île de Leizhou 雷州半島 et à l’île de Haïnan 海南. Il s’agissait d’une division administrative que les auteurs français du XIXème siècle traduisaient par « cercle » ou, selon Claudius MADROLLE par « lieutenance » ou par « inspection« .

Cette division administrative chinoise 道 correspond à quelque chose de précis en 1900. Pour autant, ce même caractère sous la dynastie Tang 唐(618-907), signifiait bien une division administrative mais très différente :

« Pendant cette période, la plus grande division administrative fut la province (tao 道) […] » précise Robert DES ROTOURS dans son long article intitulé « Les grands fonctionnaires des provinces en Chine sous la dynastie des T’ang » [DES ROTOURS Robert 1927 : 219].

Au chapitre I, à la première section intitulée « Les provinces (tao 道)« , Robert DES ROTOURS nous plonge dans ce mouvement incessant des divisions administratives chinoises. Nous apprenons que le terme 州 (zhou en pinyin – tcheou) signifiait « province » dès la haute antiquité avant de signifier « préfecture » sous la dynastie Sui 隋 dès 583 après J.-C. [DES ROTOURS Robert 1927 : 223].

DES ROTOURS Robert Marie (1891-1980)

Le caractère 道 et ses différentes voies !

La vie est mouvement et le caractère Tao 道 a emprunté des voies bien différentes dans cette nébuleuse administrative chinoise. Ainsi, en 607 après J.-C., l’Empereur TAIZONG 太宗 de la dynastie Tang 唐 est à l’origine des provinces désignées sous le nom de Tao 道 :

« […] dès que l’empereur T’ai-stong eut pris le pouvoir, il résolut de remédier à cet éparpillement des groupements administratifs et, en la première année tcheng-kouan [貞觀 – Zhēnguàn en pinyin] (627), l’empire fut divisé d’après la configuration des montagnes et des fleuves en dix provinces, qui, pour la première fois en Chine, étaient appelées tao 道. » [DES ROTOURS Robert 1927 : 223-224] (Mis en gras par nous-même).

Dao 道 Tao - caractère chinois désignant une division administrative.
Dao 道 Tao – caractère chinois désignant une division administrative dans l’ouvrage de Clauduis MADROLLE – Calligraphie en un trait de LE Xiao Long 樂小龍 réalisée après 2012.

Comme le reconnaît Robert DES ROTOURS à la page suivante de son article dans la note numéro 2 :

« L’expression tao 道 peut prêter à confusion ; en effet elle désigne parfois des districts militaires. De 618 à 620, le territoire à l’intérieur des passes fut divisé en douze districts militaires (che eul tao 十二道) […] Plus tard, les troupes des frontières de l’empire furent réparties en douze districts (che eul tao 十二道) […] Cette multiplicité des divisions provoque les remarques suivantes de Tchou Li [朱禮 Zhuli en pinyin] : « Lorque, au début, l’empereur T’ai-tsong divisa l’empire en dix provinces et lorsqu’on établit des commissaires impériaux dans chacune de ces dix provinces, conformément à ce qui s’était passé sous la dynastie des Han, cela était excellent ; mais lorsque, par la suite, on le partagea en douze districts militaires, d’après l’emplacement des commanderies militaires, afin de les diriger, ce fut là un manque de stabilité dans les institutions » . » [DES ROTOURS Robert 1927 : 225-226]

Ce caractère chinois 道 est une véritable coquille pour les « Bernard-l’ermite » conceptuels de l’administration de l’Empire du Milieu au fil des dynasties. L’immuabilité ne concerne que cet exosquelette et non son habitant, qui lui, est bien vivant !

Berdnard l'ermite - bernard l'hermite
Le caractère 道 est comparable à la coquille qui au fil du temps abrite différents Bernard l’ermite et autres Bernard l’hermite.

Le nom chinois de Claudius MADROLLE

Penchons-nous maintenant sur le nom chinois de Claudius MADROLLE. En effet, la plupart des missionnaires, des voyageurs, des explorateurs français ou occidentaux qui se sont intéressés de près à la Chine ont pris ou se sont vus donner un nom chinois.

Dans la plupart des cas, un nom chinois est composé d’un caractère pour le nom de famille et de deux caractères pour le prénom. En naviguant sur Internet, nous tombons sur quatre caractères : 馬德羅勒 (mǎ dé luólè). Il s’agit simplement d’une transcription phonétique de son nom français : MADEROLLE / Madeluole.

Dans la première partie intitulée « Destination Haïnan pour étudiants en vacances » nous avons pu constater, grâce à l’outil DATA de la Bibliothèque Nationale de France, que Claudius MADROLLE avait été extrêmement productif et que beaucoup de ses écrits étaient en relation avec la Chine ou avec l’Indo-Chine. Or ce nom en quatre caractères m’a intrigué. La recherche est aussi addictive qu’un jeu et c’est ce qui la rend passionnante !

馬德羅勒 et Monsieur MA

Surpris par ces quatre caractères 馬德羅勒 qui par simple intuition ne collaient pas au personnage et malgré le fait que tout le monde s’accorde à dire qu’il s’agit bien de son nom chinois, j’ai voulu aller au bout de mon raisonnement, à savoir que Claudius MADROLLE était du genre à porter un nom vraiment à la chinoise, c’est-à-dire un nom de famille en un caractère et un prénom en deux.

Intuition versus hypothèse


L’intuition ne se base pas sur des preuves mais sur un acquis qui guide notre pensée.

L’hypothèse, quant à elle, se fonde sur des preuves mais va plus loin que ces dernières, d’où son statut d’hypothèse.

Pour que notre intuition se transforme en hypothèse, il nous donc remuer un peu la poussière des étagères virtuelles de Gallica :

L'auteur à la Bibliothèque Nationale, signée Cl. Madrolle.
Extrait du « T’oung-pao« , Série II, Volume IX, N°4 – « Quelques peuplades LO-LO » par CL. MADROLLE. 馬

Sur cet extrait du T’oung-pao 通報, un périodique spécialisé sur l’Asie, nous constatons que juste en dessous du nom « CL. MADROLLE » se trouve le caractère 馬 Mǎ qui signifie « Cheval ». Claudius MADROLLE a donc signé son article « Quelques peuplades Lo-Lo » à l’aide de son nom chinois en un caractère ! Ses amis chinois de l’époque devait certainement l’appeler 馬先生 Mǎ xiānshēng, c’est-à-dire Monsieur MA.

Certes, le fait qu’il utilise un patronyme de l’Empire du Milieu à un seul caractère ne prouve pas pour autant que son prénom chinois n’en comportait que deux. Par contre, Monsieur MA avait bien intégré le nom monosyllabique des Célestes.

De l’intuition à l’hypothèse

L’intuition joue parfois des tours mais un nouvel indice changea cette dernière en hypothèse.

Photo de Claudius MADROLLE - 馬德羅勒 - 馬德樂 - en habit de mandarin Lettré, assis et accoudé.
Claudius MADROLLE – 馬德羅勒 – 馬德樂 – en habit de Lettré. Photo extraite du Monde Illustré trouvée dans l’article de Jean HESS, 1896, « A travers la Chine », A 40, n°2069 du 21 novembre 1896, Paris, p. 335 – Source gallica.bnf.fr.

Cette photo provient d’un article signé Jean HESS du journal hebdomadaire « Le Monde illutré » du 21 novembre 1896. A la page 335, troisième colonne, un détail à propos du passeport chinois de Claudius MADROLLE semble nous donner raison quant à son prénom en deux caractères :

« […] les autorités chinoises ont délivré passe-port de lettré à ce nom qui, traduit en notre langue, signifie « cheval-vertu-plaisir » […] » [HESS Jean 1896 : 335].

Cheval 馬, nous l’avions déjà dans le nom en quatre caractères 德羅勒. Vertu aussi puis le second caractère 德 peut signifier « Vertu » (馬羅勒). Par contre, les deux derniers caractères ne signifient pas « plaisir » mais désigne la plante, le basilic 羅勒 ! Nous pouvons ajouter que pris séparément, aucun des deux caractères ne riment avec « plaisir ».

Mon hypothèse est la suivante : Claudius MADROLLE avait un nom chinois en trois caractères. Son nom et prénom devaient s’écrire ainsi : 馬德樂 (Mǎdélè). Si nous pouvions dénicher son passeport, ce serait idéal. Attend-il sagement dans une malle remplie de souvenirs d’antan ?

HESS Jean (1862-1926)

A la recherche d’une preuve manuscrite

Dans ce chapitre, lorsque nous parlons de recherches, il s’agit en réalité de recherches préliminaires car nous n’exploitons que les documents mis en ligne sur Internet. Les bibliothèques regorgent d’ouvrages et de manuscrits dont seuls les titres sont parfois accessibles en ligne. A l’instar des « Anthropologues de fauteuil » du XIXème siècle (armchair anthropologists) qui ne mettaient jamais les pieds sur le terrain pour mener leurs études, « l’étudiant de tabouret » devrait se méfier des escarres. La recherche nécessite de quitter son écran et de bouger son postérieur, de marcher, de prendre le train, le bateau ou l’avion.

Pour notre recherche préliminaire sur le nom chinois de Claudius MADROLLE, nous avons suivi une intuition : « Peut-être existe-t-il un manuscrit où l’explorateur a signé en chinois ? »

La Bibliothèque Nationale de France a effectivement numérisé un document manuscrit où l’explorateur français laissé quelques mots pour le photographe NADAR. Nous avons déjà rencontré le nom de ce photographe lorsque nous avons utilisé les portraits de Claudius MADROLLE pour illustrer notre première partie.

Malheureusement, Claudius MADROLLE n’a pas utilisé son patronyme chinois pour signer la dédicace suivante : « La Chine est un pays charmant malheureusement il lui manque son Nadar » .

Ecriture manuscrite de Claudius MADROLLE.
« La Chine est un pays charmant malheureusement il lui manque son Nadar » signé Claudius MADROLLE – Source gallica.bnf.fr.

A priori, nous pourrions penser que notre intuition était absurde. Cependant a posteriori nous pouvons affirmer qu’elle était légitime car si cette dernière n’a pas fonctionnée pour Claudius MADROLLE, elle s’avère toucher au but pour une autre personne très intéressée par la Chine, à savoir l’historien et linguiste français Paul PELLIOT (1878-1945) dont le nom chinois est 伯希和.

Texte manuscrit de Paul Pelliot - mai 1906.
« Je n’ai guère de titres à figurer en si belle compagnie. Mais la bienveillance de M. Paul Nadar veut bien me faire crédit, et je tâcherai de justifier sa confiance, dans l’avenir. A la veille de mon départ en Asie Centrale. 29 mai 1906 – 伯希和 Paul PELLIOT » – Source gallica.bnf.fr – Extrait de « Albums d’autographes et de dessins de personnalités photographiées par Félix et Paul Nadar. XIXe-XXe s. III Année 1879, n° 3 » .

慢慢學習…… Prenons le temps d’étudier…

Ce deuxième chapitre qui s’achève nous a démontré que quatre caractères chinois manuscrits sur un petit morceau de papier collé à une première de couverture peuvent nous transporter et nous enseigner sur l’Histoire et la Géographie de la Chine.

En guise de conclusion

Ainsi, la presqu’île de Lei-k’ioung (Leizhou bandao 雷州半島) et la division administrative Tao 道 (dao en pinyin) nous sont devenues familières. En nous interrogeant sur cette division de l’administration chinoise traduite par le terme « cercle », nous avons quitté le XIXème siècle pour rejoindre le VIIème siècle et l’Empereur TAIZONG 太宗 de la dynastie Tang 唐. Tao 道 était alors synonyme de province. Nous avons omis de souligner l’importance de la géographie dans le choix de ce découpage administratif car cela nous aurait emportés encore bien loin.

Tout au long de ce deuxième chapitre, nous avons rencontré la difficulté des occidentaux à retranscrire le chinois à l’aide de notre alphabet. Mais, comme nous l’avons précisé, l’immuabilité des caractères chinois est un leurre dont nous devons nous méfier. La comparaison entre le Bernard-l’ermite et sa coquille illustre parfaitement les pièges de l’écriture chinoise et des concepts qu’elle accueille au fil des siècles.

Pour finir, la recherche du nom chinois de Claudius MADROLLE nous a permis de différencier l’intuition de l’hypothèse mais aussi de pointer du doigt la différence entre recherches préliminaires et le véritable travail de recherche qui nécessite que « l’étudiant de tabouret » bouge son séant. En effet, la numérisation des œuvres détenues par les bibliothèques n’en est qu’à ses prémices.

Certes, l’hypothèse du nom chinois 馬德樂 (Mǎdélè) reste une hypothèse. En effet, tout le monde s’accorde sur un autre patronyme 馬德羅勒 (Mǎdéluólè) pour désigner Claudius MADROLLE.

L’ouverture en guise de fermeture

Pour mieux comprendre le livre de Claudius MADROLLE « Hai-nan et la côte continentale voisine », le chapitre III tentera de resituer l’ouvrage au travers de son époque. Nous retournerons quelques années en arrière afin de comprendre les conséquences du traité sino-japonais de Shimonoseki sur l’aire géographique qui nous intéresse.

Patrick LE CHEVOIR


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Publié par LE Xiao Long - Patrick Le Chevoir - 樂小龍

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